« Souvenez-vous le vieux sénateur Benton dans les années 1840. Ses convictions intimes dictées par l’idée de la Manifest destiny (destinée manifeste) ; cette idéologie portée par les démocrates-républicains et le Président James Polk à cette époque. Benton et les autres faisaient tous ce rêve, que la nation américaine ait pour mission divine de répandre la démocratie et la civilisation vers l’Ouest des États-Unis. Thomas Hart Benton considérait l’Ouest comme dangereux, car peuplé de sauvages : il apparaissait comme nécessaire pour lui de peupler ces terres inhospitalières pour reculer les frontières de l’inconnu, la limite de ce qui fait peur aux bien-pensants. Selon lui, la conquête de l’Ouest devait se faire avec un soutien massif du pays et des États. Le jeune chemin de fer devait être pour Benton ce par quoi l’impossible deviendrait possible… dans son sillage, de riches et audacieux investisseurs ont contribué ensuite à développer les transports ferroviaires dans le pays. Ainsi, des hommes comme Cornelius Vanderbilt, Jay Cooke ou Jim Fisk devinrent les premiers barons du rail et les États-Unis étendirent leur territoire de la côte atlantique jusqu’à la côte Pacifique… »
John Fish sourit et cracha par terre. Il venait d’écouter attentivement le discours du maire d’Hartford, dans le Connecticut. Lui qui avait pas mal mis la main à la poche ces derniers mois pour la réalisation de son deuxième tronçon de voie ferrée allait enfin pouvoir espérer récupérer ses premiers gains. N’en déplaise à ce couillon de Jack Smith obligé d’utiliser ses voies pour livrer des marchandises. John Fish allait enfin le griller au poteau et ramasser un paquet, sans oublier la reconnaissance de ses concitoyens. Un avenir radieux lui souriait… d’un coup, le sifflet de la locomotive le tira de sa torpeur. Petit à petit la lourde machine s’ébranla, prit de la vitesse et quitta la toute nouvelle gare d’Hartford dans un nuage de vapeur blanche.

Steam. Les voies de la richesse : présentation d’un monument revisité.
Steam est un jeu de Martin Wallace édité en 2009 dans sa VF chez Edge et Phalanx. Mais Steam n’est pas un nouveau jeu pour autant ! Un petit retour en arrière s’impose. 2001, M. Wallace invente Age of Steam dont il confie le développement à John Bohrer de Winsome Games. Dès le début, le jeu connaît un franc succès international : une légende vient de naître dans le petit monde des jeux de gestion à tendance ferroviaire.
En 2005, Age of Steam est réédité chez Warfrog, la propre société de Martin Wallace. La même année, M. Wallace collabore avec Glenn Drover sur le développement d’une version light et beaucoup plus familiale d’Age of Steam : l’excellent Railroad Tycoon (paru en anglais chez Eagle Games en 2005 puis en français chez le même éditeur en 2006). Peu de temps après, des tensions apparaissent entre Wallace et Bohrer : ce dernier reproche à l’auteur d’Age of Steam de ne pas lui reconnaître la propriété du jeu à succès. L’affaire se retrouve devant les tribunaux.
En 2009, John Bohrer sort la troisième édition d’Age of Steam chez Eagle Games. Martin Wallace, quant à lui, sort sa propre version chez Warfrog sous le nom de Steam, rails to riches.
Vous l’aurez compris, Steam et Age of Steam représentent le même jeu… enfin pas vraiment… Mais qu’est-ce qui change donc si ce n’est le nom me direz-vous ? Et bien, permettez-moi de vous présenter Steam face à son aîné : vous m’en direz des nouvelles !
Un matériel plus attrayant et fonctionnel
Steam, « les voies de la richesse », se présente sous l’aspect premier d’une boîte moyenne bien lestée. Rassurez-vous, nous ne sommes pas ici devant la démesure que peut présenter Railroad Tycoon. À l’ouverture de la boîte, on découvre pléthore de matériel ferroviaire tout en belles illustrations colorées (ça change de l’aspect primaire d’Age of Steam qui ne supportait aucune fioriture jusqu’à son avant-dernière édition !). Des tuiles hexagonales de voies ferrées, des tuiles de villes, une multitude de petits cubes en bois représentant les marchandises de diverses couleurs, des pions de bois à la couleur de chaque joueur, des tuiles action, des pièces de monnaie en carton de diverses valeurs. Ajoutez à ça un superbe plateau de jeu très fonctionnel représentant d’un côté la carte du N/E des États-Unis et de l’autre la région de la Ruhr et du bas Rhin en Allemagne. Autour des territoires dessinés, des informations représentent sur le plateau : une piste de points de victoire, une échelle de revenus, des cases réserve de marchandises, le niveau des locomotives, un récapitulatif des actions, une piste et une échelle de tours.
Le livret de règle qui accompagne ce matériel de qualité comporte 16 pages formant deux parties : deux niveaux de règle avec, pour le premier, une description du jeu de base et pour le second, l’explication du jeu dit standard. Même si le tout est très lisible, illustré de nombreux exemples et dessins explicites, il n’en demeure pas moins que le livret souffre de quelques redondances : jetez donc un œil au texte de la première page : en si peu de place, on parvient à lire trois fois la même information ! Peut-être que la maquette du livret de règles en anglais a obligé un certain format à Edge pour la réalisation de la VF ?
Steam : une mécanique sur les rails
Exactement comme dans Age of Steam, nous sommes ici devant un jeu dont le principe est le « pick up and deliver ». Les joueurs vont être appelés à construire un réseau ferré reliant plusieurs cités et villes entre elles. Chaque cité (pas les villes) a une couleur et contient en début de partie des cubes marchandises de couleur variées. Ces marchandises vont devoir être prises de ces endroits (pick-up) afin de les faire cheminer sur le réseau ferré pour arriver dans les cités de couleur similaire (deliver).
Dans Steam, le but de chaque joueur est de développer des cités, construire des voies ferrées et améliorer leur locomotive pour leur permettre de livrer un maximum de marchandises. Au cours de la partie, les joueurs vont ainsi gagner des revenus et des points de victoire. À la fin d’un nombre donné de tour (qui dépend du nombre de joueurs : 10 tours pour 3 joueurs, 8 pour 4 et 7 pour 5), le joueur avec le plus de points de victoire l’emporte.
En début de partie, les joueurs mettent aux enchères l’ordre du tour. Pour la suite du jeu, l’ordre est déterminé en fonction des tuiles action choisies. Dans sa version « jeu de base », Steam comporte 6 phases de jeu :
Choix des tuiles action : ce qui permet certains avantages comme changer l’ordre du tour pour le prochain tour, livrer une marchandise ou construire ses voies en premier en dépit de l’ordre du tour, construire plus que la limite autorisée, contribuer à la croissance d’une cité, améliorer sa locomotive, transformer une ville en cité. Chaque tuile action possède une valeur qui va déterminer l’ordre de jeu du prochain tour.
Construction des voies : chaque joueur construit ses voies qui vont lui permettre de relier villes et cités entre elles. La valeur des voies est plus ou moins élevée en fonction du type de terrain utilisé (colline, fleuve, ville). Il est aussi possible que les joueurs améliorent des voies existantes.
Déplacement des marchandises ou amélioration de la locomotive : au choix, les joueurs doivent soit déplacer des marchandises vers des cités de même couleur, améliorer gratuitement leur locomotive afin de voyager plus loin, ou passer. Les marchandises livrées vont permettre de gagner au choix, soit des points de victoire, soit des revenus. Les gains sont partagés entre les personnes concernées si des liaisons ferrées appartenant à plusieurs joueurs sont utilisées.
Collecter ses revenus et payer ses frais : dans Steam, les joueurs n’ont pas de mise de fond. Il leur faut continuellement emprunter du cash afin de pouvoir payer. Au fur et à mesure de la partie, les joueurs indiquent sur l’échelle des revenus leur situation financière. En fonction de leurs gains, leurs finances sont soit positives, soit négatives. Lors de la phase de collecte des revenus, les joueurs dans le positif récupèrent les gains correspondants. Pour ceux qui sont dans le rouge, il faut rembourser. S’ils n’ont pas assez d’argent, ils empruntent encore… attention à la banqueroute !
Dernière phase, détermination de l’ordre du tour en fonction des tuiles action choisies.
Une fois les règles du « jeu de base » assimilées, vous pourrez vous frotter à celles du « jeu standard ». Dans cette version, il existe trois grandes différences :
- Au début de chaque tour, et seulement à ce moment, chaque joueur doit décider combien d’argent il doit emprunter. L’anticipation sera donc de mise ! - Les joueurs doivent toujours enchérir pour déterminer l’ordre du tour mais la tuile action sélectionnée par chacun est gratuite. - Enfin, chacun doit payer l’entretien de sa locomotive chaque tour.
Mon avis
Matériel N’en déplaise aux juristes, Steam est la nouvelle édition d’Age of Steam LA plus aboutie : le matériel est plus fonctionnel, plus concis (fini les plateaux individuels), et surtout beaucoup plus beau ! Steam est un bon compromis entre Age of Steam et Railroad Tycoon. Le jeu est toujours aussi subtil et tendu, mais il devient plus abordable, car certains des aspects d’Age of Steam ont été simplifiés. Cerise sur le gâteau, toutes les cartes d’Age of Steam créées à ce jour sont parfaitement compatibles avec Steam.
Mécanique : comparatif avec Age of Steam Finis les impôts d’Age of Steam ; ceux-ci sont remplacés par un ingénieux système de double échelle qui permet de choisir au choix des revenus ou des points de victoire. La durée de la partie est ainsi réduite. Le jeu possède aujourd’hui deux niveaux de règles : si l’objectif est une approche tout en douceur du « jeu standard », le « jeu de base » présente un réel intérêt et peut se suffire à lui-même. La production dans Steam permet à présent d’amener les lots marchandises de son choix à l’endroit voulu. Dans Age of Steam, on ne sait pas à l’avance ce qui va peut-être arriver. Pour revenir sur la double échelle revenus / points de victoire, les puristes d’Age of Steam y verront peut-être une entame à la thématique forte d’industrie ferroviaire.
Thème Vive les trains… et la révolution industrielle ! Thématiques chères à Martin Wallace. La mécanique du jeu colle parfaitement avec le thème ; on s’y croirait !
Plaisir / Public Steam nous offre aujourd’hui le même jeu qu'Age of Steam avec quelques nuances subtiles qui font la différence et fini par presque nous donner un jeu… familial. Je dis presque, car les parties de Steam demeurent plus ou moins longues (comptez 3 bonnes heures pour une première partie à 5) et le système du jeu n’est toujours pas accessible à tous, faut pas pousser tout de même ! Depuis 2001, Martin wallace a pu profiter d’une multitude de parties commentées afin de cerner les petits défauts. Il nous propose aujourd’hui non pas un jeu épuré, mais presque un nouveau jeu tant les nuances sont délicieuses !
Mon avis
Qu’on se le tienne pour dit : Steam n’est pas un jeu pour tous. C’est un jeu sans hasard où chaque choix est déterminant. Côté interactions, on ne peut pas dire non plus que ce soit une bonne tranche de rigolade autour de la table. Mais on ne lui en demande pas tant ! Steam demeure un jeu exigeant, où il va falloir lorgner souvent sur la progression de ses adversaires et jouer des coudes sur le plateau pour ne pas se retrouver dans les choux.
Les amateurs du genre n’ont pas fini d’en déguster. Miam, bon appétit !
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